• L'Alter - Article complet "Tunisie 2011: vous avez dit révolution ?" du N°25.

    Tunisie 2011: vous avez dit révolution ?

    Soirée du 14 janvier 2011.

    Après un discours au ton « gaullien », le président Ben Ali quitte précipitamment le pays pour trouver asile – après une valse hésitation - en Arabie Saoudite. Cette « fuite » du dictateur, en place depuis 23 ans, apparaît pour l'opinion tunisienne et internationale comme la conséquence des manifestations qui ont éclaté dans le pays depuis le début décembre 2010. Ainsi, les évènements qui ont secoué la Tunisie pendant près de deux mois sonnent-ils comme une révolution considérée, par l'ensemble des commentateurs, comme le détonateur du « Printemps arabe ».

    Les impressions lors de séjours professionnels effectués avant et après ce 14 janvier, me conduisent à un certains nombre de réflexions sur la réalité de cette révolution.

    Une précision s'impose. Il est hors de question de faire « la fine bouche » devant l'effondrement – réel – de la dictature policière qui sévissait sous Ben Ali. La liberté de parole a été enfin donnée aux tunisiens et c'est irremplaçable ! C'est l'une des manifestations la plus sensible du changement qui s'est produit. Sous la férule policière du régime de Ben Ali et de ses sbires, les tunisiens respiraient la crainte. Et le manque de liberté était patent pour ceux qui voulaient le voir... Chacun devait se méfier de ses voisins, de ses relations, des lieux qu'il fréquentait, de ce qu'il disait.... Depuis le 14 janvier, on parle de tout, on discute de tout, et c'est extraordinaire au sens premier du terme !

    Une fois cette constatation faite, il est intéressant de s’attarder sur ce que l'on peut tirer d'un point de vue socio-économique et politique des évènements qui ont secoué la société tunisienne.

    En fait, la question qui se pose est de savoir si l'on peut parler effectivement de « révolution » ou bien d'un « réajustement politico-structurel » ? Vaste question demandant de définir ce qu'est une révolution... Dans son acception la plus large, une révolution pourrait être définie comme la prise de pouvoir d'un mouvement politique dont le but serait d'amener un changement en profondeur dans la structure politique, sociale et économique d'un état. Cette définition simple, mais non simpliste, recèle tous les ingrédients qui appellent la réflexion.

    Ainsi, à l'aune de cette définition, la « Révolution du jasmin » apparaît-elle comme un « changement en profondeur dans la structure politique, sociale et économique » de la Tunisie ?

    Si la structure politique a profondément changé puisque la dictature a été renversée et remplacée par un « gouvernement de transition », que le parti du pouvoir (le fameux « Rassemblement Constitutionnel Démocratique » ou RCD) a été dissout, que les biens usurpés par la mafia de l'ancien régime ont été récupéré par l'Etat tunisien, il est plus difficile de cerner le changement « en profondeur » d'un point de vue socioéconomique, du moins jusqu'à maintenant... Le personnel politique a changé, les règles du pouvoir ont changées en devenant démocratiques, des réformes sont entreprises, mais les rapports de productions et le pouvoir économique ont, à l'heure actuelle, peu ou pas changés...

    En tenant compte des acteurs en présence lors des évènements, il est difficile d'identifier un mouvement politique porteur d'un programme « révolutionnaire »... Ceci explique peut être cela. Aucun groupement politique n'a été ni à l'origine, ni porteur du processus de changement. Les membres des partis politiques d'opposition étaient soit en exil, soit emprisonnés, les islamistes pourchassés et la centrale syndicale (CGTT) très engagée dans la « cogestion » avec le pouvoir en place... D'ailleurs le slogan « Dégage »  révélait un ras-le-bol populaire manifeste mais pas un programme politique alternatif !

    En fait, la première impression concernant la « révolution tunisienne » est que l'on a éliminé « en douceur » ceux qui devenaient gênants. Ben Ali bien sur, incarnant un pouvoir autoritaire à la dérive et usé, mais surtout la belle-famille, les Trabelsi, qui représentaient de plus en plus une hérésie au point de vue économique. En effet, cette « famille » avait la main mise sur presque toutes les activités économiques du pays. Le détournement de l'économie à leur profit représentait près de 60% du PIB du pays ! En réalité, la Tunisie n'était plus un pays où la libre entreprise fleurissait sans entrave, mais à l'opposé, un pays ou l'on devait systématiquement tenir compte de l'appétit d'un pouvoir mafieux de plus en plus avide et envahissant. On raconte même que MacDo désirait s'implanter à Tunis mais que, selon ses habitudes, le clan Trabelsi avait exigé 50% des bénéfices de l'entreprise. Ce serait cette exigence qui aurait conduit au « lâchage » de la dictature par les Etats Unis...

    Mais revenons sur les raisons de notre « première impression ».

    Une « révolution de la jeunesse » ?

    Il a été dit et redit, que la révolution tunisienne était celle de la jeunesse. Dans un pays ou près de 60% de la population à moins de 30 ans cela n'est pas une réelle surprise... Dans tout les cas, si cela a été le fait de la jeunesse, ce ne fut pas vraiment le fait de la jeunesse estudiantine. L'université dans son ensemble est restée étonnamment calme, et les protestations sur les campus ont plutôt été le fait des enseignants organisés en comités. D'ailleurs, les cours ont repris très vite (dès fin mars) et il faut être perspicace pour trouver désormais des signes « d'agitation ». La seule propagande politique visible sur les campus est celle des islamistes...

    Lors des grandes manifestations à Tunis ou dans les autres grandes villes, la foule ne paraissait pas plus « jeune » que la moyenne d'une foule tunisienne et même peut-être un peu moins. L'implication de la jeunesse soulignée par les observateurs provenait surtout de l'utilisation des réseaux sociaux tels que facebook ou twitter comme outil de mobilisation, réseaux qui ne pouvaient qu'être « aux mains » des jeunes, les seuls – par définition - à savoir utiliser ce nouvel outil de communication. Mais est ce suffisant pour qualifier la révolution tunisienne comme « révolution de la jeunesse » ? Cela reste à prouver...

    Des émeutes durement réprimées à l'origine du soulèvement ?

    Les émeutes dans le sud tunisien à Sidi Bouzid ou à Gafsa en décembre 2010 réputées avoir mis « le feu aux poudres » n'étaient ni plus, ni moins, réprimées que celles qui se déroulaient depuis près de 3 ans dans ces régions. Mais cette fois, elles ont été répercutées sur la « toile » avec le retentissement national que l'on sait. La question est de savoir pourquoi. Un « détail » révélateur d'acteurs agissant « en coulisse » concerne précisément internet et les réseaux sociaux. Le pouvoir, au début janvier, avait décidé d'interrompre les connexions internet. Or, l’ambassade des Etats Unis est directement intervenue pour donner l'ordre à Ben Ali de rétablir l'accès au net. Ce qu'il fit après seulement 3 jours d'interruption ! C'est probablement ce que l'on nomme le « droit d'ingérence »...

    La « fuite » de Ben Ali: une conséquence du mouvement populaire ?

    Tous les témoignages concordent, le départ précipité de Ben Ali a surpris tout le monde aussi bien le peuple, l'opposition que les membres du parti du président. On pourrait même rajouter que Ben Ali lui-même a été surpris tant sa « fuite » a donné l'impression d'une grande improvisation ! D'ailleurs, était ce vraiment une fuite ? En réalité, ce fut plutôt une manipulation. C'est comme cela qu’Ali Seriati, ministre de la sécurité a du la présenter au président. Quitter le pays pour une brève période, le temps que la police politique organise le chaos, pour revenir en sauveur ! Opération classique qui aurait dû fonctionner... Les samedi 15 et dimanche 16 janvier ont été les plus mouvementés de la « révolution ». La police, très entrainée, a délibérement créé un climat d'insécurité dans les rues de la capitale et des principales villes: snippers, tirs contre les façades en 4x4, sirènes, incendies (dans les quartiers pauvres uniquement...) etc. Simultanément, les prisons étaient « mystérieusement » ouvertes... Mais c'était sans compter sur l'armée. Dès le dimanche soir, le palais présidentiel a été attaqué à l'arme lourde dans le but de décapiter la direction de la police politique. Simultanément, ou presque, le ministre de l'intérieur était arrêté en tentant de fuir vers l’Arabie Saoudite.

    Cela interpelle sur le rôle – capital – de l'armée tunisienne pourtant peu équipée, sans lustre  et « forte » seulement d'environ 35 000 hommes face à plus de 150 000 policiers entraînés...

    L'armée tunisienne garante du processus révolutionnaire ?

    Ce fut la « divine surprise » de la révolution du jasmin ! L'armée tunisienne s'est révélé garante du processus révolutionnaire. Une armée totalement laissée pour compte par Ben Ali qui lui préférait « sa » police. Sous-équipée, absente physiquement et politiquement, l'armée fait irruption dès le 14 janvier en matinée, en se positionnant aux différents endroits stratégiques du Grand Tunis et en bouclant l'espace aérien juste après l'allocution de Ben Ali. Elle protège les tunisotes des exactions de la police politique et elle maintient l'ordre dans les principales villes. Du jamais vu ! Une nouvelle fois la question qui brûle les lèvres est: que s'est-il donc passé ? Cinq jours auparavant, le général d’état major des armées de terre, R. Ammar, avait été limogé car – officiellement – il avait refusé de faire tirer l'armée sur le peuple. Pour certains commentateurs, la prise de pouvoir du général Ammar a reçu l'aval du gouvernement américain à travers des communications confidentielles via l’Arabie Saoudite... Ce général, « sauveur de la révolution » restera quelque temps sur le devant de la scène politique, le temps pour qu'un certain calme revienne à Tunis. Depuis, il se fait ensuite politiquement discret mais il a été promu en avril 2011 chef d’état major interarmées et reste très populaire dans le pays…

    Et le rôle Etats Unis ?

    A plusieurs reprises les Etats Unis ont été cité dans ce qui précède. Rétablissement des connexions internet, relations privilégiées avec les responsables de l'armée tunisienne... Ces quelques éléments suggèrent que l'administration américaine s'est certainement intéressée de près à ce qui se passait dans le pays. Ce fut très clair dans le cas de la « Révolution du Nil » en Egypte ou c'est le chef de la CIA qui a annoncé le départ de Moubarak, en Lybie ou c'est l'OTAN qui a finalement pris la direction des opérations militaires à la suite de la coalition européenne et même en Syrie pour laquelle l'administration Obama reste très (trop!) silencieuse... En Tunisie, pays jugé moins sensible car sans pétrole et sans frontières communes avec Israël, l'interventionnisme a été plus discret mais sans aucun doute réel. Ni les entreprises représentant les intérêts américains, ni l'ambassade n'ont été mis en état d'alerte lors des évènements les plus mouvementés de la mi-janvier comme si ces derniers n'avaient jamais été vraiment pris au sérieux.

    Un scénario pour une « révolution » !

    Pourquoi ne pas faire un peu de « politique fiction »... Imaginons un scénario de ce qui a pu se tramer entre mi-décembre 2010 et fin janvier 2011 en Tunisie.

    Deux hypothèses sont nécessaires afin d'étayer notre scénario. Hypothèses d'ailleurs pas spécialement « tirées par le cheveux ».

    1- Le clan Trabelsi aux commandes officieuses de la Tunisie, estime que Ben Ali a fait son temps et qu'il faut songer à le remplacer avant que la situation sociale et politique ne dégénère vraiment et devienne incontrôlable. Ce clan est prêt à n'importe quelle compromission et alliance afin de conserver ses avantages...

    2- l'équipe Obama est traumatisée par les conséquences désastreuses de l'intervention armée en Irak. En aucun cas elle ne souhaite se retrouver dans une situation similaire mais en même temps ne peut se désintéresser de cette partie du monde particulièrement sensible: les ressources énergétiques stratégiques et la présence d'Israël ne le lui permettent pas.

    En associant ces deux hypothèses, il est possible d'entrevoir un scénario ayant débouché à ce que l'on nomme la « Révolution du jasmin ».

    Depuis au moins 3 ans, le sud tunisien est le théâtre de manifestations violentes durement réprimées. Le bassin minier de Gafsa est en effervescence. La frontière avec la Lybie est également une zone de troubles liés au « jeu » de déstabilisation de la part du pouvoir lybien vis à vis des tunisiens travaillant de l'autre côté de la frontière. En outre, l'aménagement de la côte à des fins touristiques et spéculatives a fait de nombreux mécontents dans la population: épuisement des ressources en eau et salinisation conduisant l'agriculture vivrière au bord de l'asphyxie, appauvrissement de l'intérieur du pays laissé pour compte. De ce fait, la situation fin 2010 dans le sud est très tendue. Une immolation par le feu à Sidi Bouzid d'un jeune étudiant au chômage, vendeur à la sauvette, conduit à une violente manifestation de protestation. Cette dernière est durement réprimée « comme d'habitude » oserait-on dire. Mais cette fois les réseaux sociaux entrent en scène et les manifestations de soutien se multiplient et fait très inhabituel, le Grand Tunis entre, fin décembre/début janvier 2011, dans la contestation. C'est le pays entier qui proteste !

    Le pouvoir s'inquiète. Des discours convenus avec des promesses sur l'emploi, l'avenir du pays auxquelles personne ne croit émaillent les deux premières semaines de l'année. La pression ne diminuant pas, les évènements s'accélèrent. Le général R. Ammar est limogé, le discours préenregistré est diffusé, Ben Ali « fuit », les barbouzes officient, l'armée intervient. Rideau, ou presque !

    Il est tentant d'imaginer ce qui s'est passé en tenant compte l'ensemble des informations et réflexions précédemment exposées.

    Avec l'extension des manifestations populaires contre Ben Ali, les « Trabelsi » trouvent l'occasion de le pousser dehors, tout particulièrement son épouse qui est de fait la « régente de Carthage ». Un discours d'abord ou il annonce son retrait de la vie publique dans les deux ans: sans effet tangible sur l'opinion. Ensuite, la « fuite » organisée par le responsable sécurité de son propre régime, opération contrecarrée par la « montée au créneau » surprise de l'armée. Au constat des déclarations contradictoires des principaux acteurs du 14 janvier, on ne peut que suspecter le « jeu de dupes » qui s’est déroulé dans les hautes sphères du pouvoir entre l’Armée, les factions du pouvoir en place et, bien sûr, les Etats-Unis, mais sans que la population ni l’opposition n’en perçoive les tenants et les aboutissants… On pourrait même imaginer un double « deal » entre les Etats-Unis, le général Ammar d’une part et le clan « Trabelsi » d’autre part ce qui expliquerait plusieurs curiosités dans la séquences des évènements et des déclarations du 14 janvier 2011. Un premier deal entre le chef des armées de terre qui aurait eut/qui a eut « carte blanche » pour « dégager » Ben Ali et les clans associés, un second entre les Etats-Unis et le clan Trabelsi lui faisant croire qu’ils pourraient prendre la suite du vieux dictateur. Mais à ce niveau d’hypothèse, on entre dans la politique-fiction…

    Et maintenant ?

    La « Révolution du jasmin » ou « facebook » porte-t-elle bien son nom ? La situation actuelle, 6 mois après les évènements qui ont conduit à l'effondrement de la dictature, ne paraît pas en être en faveur de la prolongation d'un réel processus révolutionnaire. L'inexpérimentation du nouveau « personnel » politique est manifeste, les adversaires du changement multiples et puissants. Le gouvernement de transition n'apporte aucun souffle et reste englué dans un cadre psychologique légué par l'ancien régime. L'absence de mouvements politiques structurés (excepté les islamistes…) se révèle un frein à la poursuite du changement.

    L'élection d'une assemblée constituante, proposition qui avait beaucoup aidé à sortir des blocages post 14 janvier, s'enlise dans des considérations politiciennes qui ont pour toile de fond la possibilité de victoire des islamistes et d'un scénario « à l'algérienne » qui s'ensuivrait avec le risque d'un coup d'état de l'armée. La situation économique se détériore et fait le lit des radicaux, nostalgiques de l'ancien régime et radicaux religieux.

    Cette situation délétère fait que la Tunisie apparaît actuellement dans une situation de grande incertitude quant à son avenir, incertitude préjudiciable à sa stabilité et à l'espérance populaire suite à la chute du régime de Ben Ali. Les 6 prochains mois, si les élections reportées au 23 octobre sont maintenues (ce qui n’est pas certain…), devraient permettre d'entrevoir dans quelle direction s'orientera le pays: soit vers un approfondissement du changement entamé le 14 janvier 2011, soit vers un désenchantement populaire, porteur à court terme d’une profonde déstabilisation et qui aura pour conséquence inéluctable de renforcer l'extrémisme religieux et la «contre-révolution».


    Pierre Courjault-Radé.

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